En refaisant les gestes des ancêtres reviennent les versions différentes d’une histoire familiale.
En sculptant des gnocchis, il se demande qui est vraiment le premier mari de sa mère.
Famille je vous refais sous ces formes.
« Que faire de nos gestes d’art, de nos désirs de culture hors des sentiers et rainures prévisibles ?
Où se mettre pour mieux penser, voir, et faire de l’art ensemble?
En étant ici, dans cette grange qui abrite la cabane ou bien en étant dans la cabane qui habite la grange ou encore en étant dans un espace qui n’arrête pas d’ouvrir les hypothèses d’art, je crois que ce serait possible d’entretenir l’art autrement, ici par exemple.
On a tant discuter et disputer sur l’art populaire, ou l’élitaire pour tous (c’est une formule d’Antoine Vitez piquée à Schiller d’ailleurs). Kervahut en est une formulation, pas une solution car tout semble en mouvements, en inventions, en prises comme on le dit au cinéma.
Dans une grange, lac pas loin, un abri, voilà un abri, avec foin et bois entassés, troncs et odeurs enivrantes de terre humide, sensation de protection en attendant.
Un abri, une cabane ou plutôt le squelette d’une cabane, les ossements en tasseaux de ce que serait une maison, on dirait une maison avec des murs mouvants qui jouent à ne pas refermer mais laissent deviner les corps.
On dirait un abri pour le squelette d’un autre abri mais ouvert qui accueille lumière et son.
Un espace avec des climats, pourtant à l’abri du climat réel.
Un abri fabriquant des milieux de lumières, de musiques, de paroles.
Par exemple, Yves et Alexandre jouent des jeux pour permettre à Olivia, à Vincent, à Rebecca, à Angèle, à moi de climatiser à nos manières ce lieu-moment.
J’attends qu’Olivia est terminée, puis que Rebecca et Angèle chantent et je fabrique des gnocchis en parlant de ma maman, de ses amours.
Les contours se dissipent, je ne sais plus exactement où est le piqué de ce que je dois voir, avec toutes les personnes venues ce dimanche sous la pluie, qui deviennent les actrices et acteurs, participant.e.s de nos inventions. C’est-à-dire : les écritures physiques d’Olivia, la voilà qui prend appui sur un homme et puis ricoche sur une femme, les chants en cristal et fumée d’Angèle et Rebecca, la déambulations fantomale de Vincent qui vient à notre rencontre, il fauche l’air, il coupe du son, enfin je m’active en fabriquant des pâtes à déguster, en remontant le temps vers la voix de ma mère qui, fantôme elle aussi, traverse les apparences.
En fait dans ce lieu, ce site, fantômes et vivants se rencontrent et fricotent entre joies communes et inquiétudes partagées, exactement la définition du pourquoi de l’art.
Finalement l’art populaire s’invente et s’entretient aussi de cette façon. »
Robert Cantarella, le 24 février 2025.
© Baptiste de Ville d’Avray
